De retour en Cévennes, région qui fut le théâtre d’une de ces guerres de religion dont l’aboutissement ultime s’est incarné par l’absolue nécessité de la laïcité en France… De retour dans cette nature aride, face à ces montagnes drues et noyées dans les brouillards du petit matin… Revenue donc au bercail et alors que je viens de quitter ce qui fut d’abord le Lutèce païen puis la capitale d’un pays désigné comme la fille aînée de l’Église :

Paris intemporel, Paris qui a traversé les épreuves de l’histoire fidèle à sa devise “Fluctuat Nec Mergitur”, j’imagine cela comme un navire immense et grouillant d’individus à son bord, battu par les flots, avec les lumières, la musique, le champagne comme dans un film de James Cameron – mais c’est là que c’est fort, parce que c’est Paris et que Paris, c’est magique – la fin serait toujours heureuse, car ce vaisseau ne sombrerait jamais.

Il y a douze jours, donc, c’était la commémoration du premier anniversaire des attentats meurtriers de Charlie Hebdo, deux mois et quelques après les attaques terroristes menées par les fous d’Allah au coeur de Paris. Première certitude : Paris est toujours en mouvement perpétuel. La faune exquise et variée des Parisiens ne cesse d’arpenter les rues et mes avenues du même pas pressé, déterminé, pratiquement indifférent aux tranches du quotidien qui s’expose à la terrasse des cafés, dans les boutiques, au cours d’un hiver particulièrement doux, il faut le dire, et en pleine période de soldes… Quel brassage extraordinaire de visages, de couleurs, de convictions, d’aspirations, de rêves, de foi, tous ces gens qui ne cessent de se croiser souvent sans même se toiser.

La faute au temps qui court, à un retard au bureau, aux copains qui vous attendent… Cette multitude ne peut que ravir, intriguer le regard de la provinciale que je suis devenue. J’adore observer – même pas à la dérobée – cette vie trépidante entre deux stations de métro – assis sur les banquettes, tu assistes au spectacle d’une diversité acquise, naturelle, qui semble être le rouage même de cette immense machine qu’est Paris. Quand tu vois et que tu parcours les Cévennes, la nature sauvage du lieu semble immobile et apaisée.

Et pourtant, si tu parles de sang, de mort et de foi, ce sont des milliers d’ombres qui se soulèvent à travers chaque pierre, au pied de chaque châtaignier, qui racontent les assemblées au Désert, les persécutions et les tortures.

Et ce sont notamment les revendications des protestants et leur massacre qui ont ouvert la voie, après la Révolution, à une réflexion nécessaire sur la liberté d’opinion, sur la liberté d’expression. Puis la France est devenue une République, et le choix ultérieur de la laïcité est venu définitivement asseoir sa devise de liberté, d’égalité et de fraternité entre citoyens de toutes confessions et de toutes origines, séparée du pouvoir des Églises trop soucieuses de conserver au prix du meurtre et de l’anathème l’exclusivité de la pensée dogmatique. Paris a été frappé en son coeur par deux fois l’année passée. Des terroristes islamistes ont pensé qu’il ne saurait y avoir de liberté de conscience ou de pensée , utilisant la terreur pour tuer d’abord des journalistes, puis des citoyens, parce qu’ils étaient juifs, ou tout simplement parce qu’ils s’imprimaient dans le mouvement de la vie, assassinés au nom d’un dogme qui ne cesse d’être hypothétique qu’aux yeux de ceux qui y croient.

Par un jeu pervers de la pensée, la victime devenant coupable au titre du Blasphème, comme les guerriers cévenols l’avaient été au nom de l’hérésie : c’est quelques milliers de Camisards, ces paysans huguenots armés de fourche, de faux, de tout outil leur tombant sous la main, qui avaient été tués en son nom par ceux qu’ils considéraient eux-mêmes comme des hérétiques, l’abbé du Chayla et le marquis de Basville, à la tête de leurs troupes “papistes” !

Quelques siècles après, la laïcité est venue créer ce socle commun qui a permis non pas de nier les différences, mais de permettre la liaison à l’Autre avec tout ce qu’il partage en commun : son humanité, son statut d’être unique, avec le respect, le droit à l’indifférence de toutes les composantes qui créent son individualité. Et cette laïcité est aujourd’hui attaquée. J’ai ressenti une certaine peur dans Paris. Perceptible. Il y a des raidissements, tant dans les comportements que dans les postures et convictions intellectuelles. Les flics et les soldats qui patrouillent. Les lignes de métro régulièrement arrêtées pour cause de colis suspect sur la voie. Mais, tu sais quoi ? Ce que j’ai trouvé beau, c’est que parmi toutes ces existences qui se frôlent, certaines prennent le temps de s’arrêter. Ensemble. Côte à côte. Une foule de visages de toutes origines et de toutes confessions, silencieux devant des bougies mille fois éteintes par le vent et mille fois rallumées, des dessins dont les couleurs ont versé des larmes sous l’effet de la pluie. Je ne pense pas que dans mes montagnes, il y ait eu un seul châtaignier, un seul dolmen qui n’ait jamais été le symbole de la fusion des espoirs placés en une nation et en l’avenir et réunissant l’hommage rendu aux victimes de ta guerre qu’il y a eu ici. À Paris, j’ai vu le temps s’arrêter autour d’une statue en bronze, allégorie de la République, et qui devint lieu de recueillement et de réflexion sur notre avenir commun. Sur nos douleurs communes. Sur nos désirs communs de liberté. Et sur ces solutions que nous devrons dorénavant trouver ensemble, de façon pragmatique, sur Terre et sans nous en remettre aux cieux.

Cocoroche

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