Il y a deux ans, je quittais la Syrie désespéré par l’horreur et l’impasse dans laquelle se trouvait son peuple. Tout juste de retour en Turquie, je découvrais dans la presse locale le combat de ces militants qui affrontaient la police pour sauver des arbres dans un parc à Istanbul. Je conçois qu’on puisse beaucoup aimer les arbres cependant j’avais l’intuition qu’ils cachaient une forêt de revendications beaucoup plus vaste. Je fus tout de même surpris de découvrir pour unique drapeau dans le parc Gezi, épicentre de la contestation, un Rainbow Flag, au pied duquel deux jeunes femmes s’enlaçaient. Il faut mesurer le courage de ces deux femmes lesbiennes qui vivent dans un pays à la laïcité variable, avec aux commandes un parti islamiste.

Parc Gézi 2013
Ce parc était situé dans un quartier universitaire, il était le lieu de palabre des intellectuels laïcs et par conséquent il était également un endroit propice aux rencontres, homosexuelles notamment. Remplacer ce parc par une mosquée dans une ville qui en compte déjà plus de 3000 était une attaque directe contre l’intelligence stambouliote. Au milieu du chaos, un groupe de militant LGBT surgissait dans une des avenues qui jouxte Gezi, bordée de passant médusés quand il n’étaient pas ouvertement hostiles, ils brandissaient le drapeau arc-en-ciel. Ils avaient peur et, malgré tout, il faisait de leur mieux pour sourire et marcher la tête haute, aujourd’hui encore je suis bouleversé en repensant à leur courage.

Parc Gézi 2013

Le même courage joyeux des manifestants de la dernière marche des fiertés de Jérusalem, alors certains que les extrémistes religieux allaient trouver le moyen de s’en prendre à eux, ils continuèrent à danser et à faire la fête, assurément l’attitude la plus subversive face à un fanatisme religieux qui ne tremble que devant la joie. Telle Gandhi et ses militants lors de la marche du sel en Inde avançant, déterminés et sereins vers la matraque des forces d’occupation, Shira Banki, a tout juste 16 ans, marchait vers son funeste destin. Un fou de Dieu a choisi de l’arracher à ceux qui l’aimaient et de la priver de son avenir. Comme pour en ajouter à la dramaturgie, le hasard a voulu que l’assassin soit physiquement aussi épouvantable que ses actes, et que la victime soit si belle et lumineuse.

Aujourd’hui être un partisan de la liberté, liberté de conscience, liberté de choisir et vouloir être au cœur du combat, être du fer de lance contre l’obscurantisme religieux c’est être de fait un militant LGBT et ce, bien évidemment, indépendamment de sa propre sexualité. La lutte LGBT est aujourd’hui ce que le féminisme fut, dans les années 70 : la matrice de toutes les luttes.

Shira Banki se serait volontiers passée de devenir un symbole mais puisque son assassin en a voulu ainsi, célébrons-là comme l’héroïne qu’elle est devenue malgré elle. Rebaptisons des avenues, des parcs et des écoles partout où la lumière subsiste encore.

Ahmed Meguini