« Tu vas chasser les loups ? »

— Oui mon petit chou, papa va chasser tous les loups.

C’est un rituel entre ma fille et moi depuis qu’elle est en âge de parler, quand vient le moment de nous séparer c’est toujours les mêmes échanges :

— Parce que toi tu es le plus fort des papas et tu chasses les loups mais tu ne me chasses pas moi.

— Non petit chou toi je te protège.

— Et tu m’apprendras à chasser les loups ?

— Bien sûr, quand tu seras grande.

On ne ment pas aux enfants, ils connaissent toujours la vérité et ils ont la générosité de faire semblant de croire. C’est ici une part importante de ce qui compose ma colère aujourd’hui : mon impuissance, mon incapacité. Quand je dis « je te protège » je m’entends moins crédible, et je ne peux rien y faire, et j’enrage d’avoir à mon tour peur des loups. Alors par instinct je me concentre sur la seule promesse tenable : combattre avec une intensité adaptée à la menace.

Je promets aussi de combattre avec une énergie semblable à la férocité des loups ceux qui souhaitent vivre selon des règles moyenâgeuses et qui ont le culot d’invoquer la philosophie des Lumières pour le faire admettre.

Un engagement déterminé et sans concession contre les raisonnements infâmes qui voudraient nous faire porter une responsabilité dans ces actes barbares, ceux qui nous expliquent qu’il n’y a pas de fumée sans feu et qui croient voir dans ces meurtres de masse une relation de cause à effet des politiques menées par la France. Je promets aussi de combattre avec une énergie semblable à la férocité des loups ceux qui souhaitent vivre selon des règles moyenâgeuses et qui ont le culot d’invoquer la philosophie des Lumières pour le faire admettre. Pour ceux-là je suis devenu, la mort dans l’âme, un ennemi mortel. Enfin, pour ceux qui seraient tentés d’opposer une pratique féodale de leur religion en réponse à une autre féodalité venue d’ailleurs, au seul prétexte qu’ils jouiraient d’un droit d’ancienneté sur notre territoire, je préviens qu’ils se mettent dans la ligne de mire d’une cible qui va subir la représentation la plus contemporaine et la plus réaliste du « feu de l’Enfer » ; écartez-vous du chemin.

Je suis arrivé à Paris en 2001 avec 6.000 francs que j’ai dépensé à faire la fête en deux semaines. Alors même que je dormais dans la rue, j’étais certain que Paris m’ouvrait les bras. Je travaillais la journée dans une brasserie du 18ème et après l’ivresse du boulevard Barbes, je m’endormais comme un bienheureux dans un hall d’immeuble. Avec une intuition : j’étais convaincu qu’ici je serais moi, sans religion et sans autre tribu que mes futurs amis, je serais enfin chez moi quelque part et je voyais là bien assez de place pour déployer mes ailes.

Et puis il y a le Paris de l’apéro, des amis ivres de vivre, des coups de foudres et des coups de poing, de la camaraderie aussi et la douceur des nuits d’été, berceau du beau et de la légèreté.

Cette ville où « bien des gens ont préféré y être pauvres, plutôt que riches n’importe où ailleurs » écrivait Guy Debord. La capitale des rêveurs venus de province et d’ailleurs, les cœurs tendres de Jacques Brel « ceux qu’ont plein de fleurs dans les yeux, les yeux à fleur de peur, de peur de manquer l’heure qui conduit à Paris ». Et la galère quand t’arrive, le logement trop cher, les loyers en retard, la caution quand tu pars et le prix du demi, oui, à Paris on aime râler et faire la gueule. Ce n’est pas que nous avons de meilleures raisons que les autres, c’est une forme de snobisme pour tenter d’être à la hauteur de tant de majesté. Souvent en province j’entends dire « faut être fou pour vivre à Paris, je sais pas comment vous faites ? » et bien sûr la réponse est dans la question. C’est cette folie joyeuse qui fait battre le cœur des statues, des monuments et de chaque pavé de cette ville. La légèreté des soirées sur les quais de l’île de la Cité, les musiciens du Pont des arts, l’ambiance d’Oberkampf, les filles de la Bastille, les barmans beaux gosses et les mojitos à 5 euros.

Une ville dont la voix porte dans le monde essentiellement par l’activisme de ses habitants contre la tyrannie et pour les droits de l’homme

On klaxonne comme des fous, on piaffe d’impatience chez la boulangère à la caisse ou à la poste, nous sommes le cauchemar des services après-vente et nous avons un avis sur tout et surtout, on ne dit jamais bonjour. Et puis il y a le Paris de l’apéro, des amis ivres de vivre, des coups de foudres et des coups de poing, de la camaraderie aussi et la douceur des nuits d’été, berceau du beau et de la légèreté. Quand on vit à Paris on assume également une responsabilité supplémentaire : faire vivre l’âme d’une ville monument, on vient pour le mythe et on reste pour le faire vivre. Le mythe d’une ville insoumise, rebelle et résistante, toujours à l’avant-garde, une ville dont la voix porte dans le monde essentiellement par l’activisme de ses habitants contre la tyrannie et pour les droits de l’homme. Les Parisiens se mobilisent aussi pour les autres, combien d’entre nous ont manifesté contre la Guerre en Irak alors même que la France n’y participait pas ? Combien d’entre nous se sont jetés sur la flamme olympique chinoise pour défendre la cause du Tibet ? Et ils osent dire que c’est nous les salauds, les néocolonialistes, les bobos, les blasphémateurs, les suppos de Satan amateurs de « Death Metal ». Nous sommes Paris, nous sommes le fer de lance de la lutte pour la laïcité, parce que c’est ici que l’ennemi a choisi d’engager la guerre et il aurait tort de nous sous-estimer. Paris est debout et fidèle à elle même et sous le manteau de bronze vert, c’est bien un rugissement, qu’entendent les gens de Denfert.

Ahmed Meguini