Charlie: Les premiers nous tuent, les seconds pissent sur nos tombes

Comment en vouloir à ceux qui, pris par la terreur, se sont mis à ramper devant leur nouveau maître ? Une terreur qui m’envahit également et contre laquelle je tente péniblement de lutter. Tout comme les prêcheurs et prédicateurs de la bonne parole trotsko-journalistique, je suis convaincu que le seul moyen de combattre cette peur est de comprendre. Mais comprendre quoi ou qui ? Nos bourreaux de janvier, l’Islam, la laïcité, la République, le djihad, les banlieues, tous ça à la fois ? Fallait-il comprendre les Nazis pour les combattre ? Un monde bien étrange où l’on peut imaginer qu’aujourd’hui, Adolphe Hitler en personne, irait s’assoir dans le fauteuil d’un grand talk show du soir ; là, des chroniqueurs acerbes et pointus s’en prendraient sans complaisance au style littéraire de l’Autrichien tandis que l’animateur présenterait Mein Kampf à la caméra, ajoutant ces quelques mot pour l’histoire : « En tous cas si vous voulez comprendre, achetez-le ». Le temps du passage d’Adolphe à Paris, un journaliste-réalisateur, (qui a ses entrées) souriant, connivant, mettant toute sa bonhomie mielleuse au service de la vérité, le suivrait partout, caméra à la main, pour nous donner à voir l’homme secret dans son intimité, pour mieux comprendre. Un patron de presse en ligne organiserait des tables rondes diffusées en streaming payant sur son site internet. Interrogé sur cette invitation qui fait polémique, le journaliste répondrait alors : « J’ai des désaccords politique avec M. Hitler et je le lui ai dit ». Pour finir, il citerait Spinoza : « Ni rire, ni pleurer, mais comprendre ». Peut-être même qu’il y aurait des voyages à gagner selon sa religion, à la Mecque, au Vatican, ou…

Ce qu’il faut comprendre, c’est la peur elle-même et ce qu’elle nous fait faire de plus absurde. Il est naturel d’avoir peur de l’inconnu, de ce nouveau réel dont nous ne savons rien et dont nous pressentons que ses contours se dessineront dans la violence.

La violence des armes bien sûr mais également, et dans une autre mesure, la violence des capitulards, qui, au premier coup de fusil cédèrent tout à l’ennemi, l’encombrant même de ce qu’il n’avait pas demandé.

La violence de ceux qui parlent de responsabilité pour maquiller leur lâcheté, qui essaient de mettre du sens là où il n’y en a pas et où il n’y en aura jamais, qui transforment la victime en coupable, croyant comme on croit en Dieu, se préserver ainsi de la violence, que l’on sait pourtant aveugle, par nature.

Plus féroce encore, une violence, qui, si je considère l’effroi et la colère qu’elle suscite en moi, rivalise avec le terrorisme, la cruauté faite de foi, elle aussi aveugle, elle aussi par nature, de quelques-uns de mes concitoyens qui ont cru voir dans cette barbarie, une opportunité. Ils assument donc s’être trouvé des alliés de circonstance en saisissant l’occasion de rouvrir le débat sur un délit de blasphème qu’ils appellent de leurs vœux.

Les assassins ne se sont pas seulement attaqués à liberté d’expression, aux Juifs et à la police symbole de l’Etat. Ils se sont aussi attaqués aux athées et aux laïcs, avec les « oui mais » et les « Je ne suis pas Charlie » approbateurs de ceux qui posent leur Livre Saint sur le Dalloz. Les premiers nous tuent, les seconds pissent sur nos tombes.

Qui sont-ils ? Demandons-nous plutôt qui ne sont-ils pas ? Ils ne sont pas la police (l’État), ils ne sont pas les athées et les laïcs (Charlie Hebdo), ils ne sont pas les Juifs de France (le Grand Sanhédrin).

Que reste-il ? Des intégristes islamistes défenseurs du port du voile par les femmes en toutes circonstances, mais aussi des fanatiques catholiques que l’on connaît tout aussi bien et depuis plus longtemps. On les retrouve dans les rangs des « Manifs pour tous », ils militent contre l’avortement, contre l’euthanasie et pour la peine de mort. Les deux ont autant de raison de se faire la guerre que de s’allier, au moins temporairement, sur quelques bases communes telles que la primauté des lois divines sur n’importe quelles autres, la lutte contre la laïcité, l’antisémitisme. Ils ne sont pas policiers, ils ne sont pas Juifs, ils ne sont pas Charlie – ils sont les soldats de leur Dieu.

Ahmed Meguini

Commentaires