L’espoir que nous arrachons de haute lutte à la fatalité

Dévier la trajectoire d’une partie de l’élite politique, culturelle et intellectuelle française qui provisoirement se fait l’allié des bourreaux de Galilée. Hier, à la réunion du Sursaut, tout était beau et cela faisait écho à une conférence de Cédric Villani, mathématicien, quelques jours plutôt à la Bellevilloise, salle de spectacle du 20ème arrondissement de Paris, le lauréat de la médaille Fields 2010, expliquait qu’une équation élégante est souvent une piste à suivre : « Quand c’est beau, c’est bon ».

Bon comme Amine Elbahi que j’ai découvert suite à son billet de blog dénonçant la venue de l’imam de Brest chez lui, à Roubaix, ville martyre du terrorisme international qui depuis 20 ans : de l’assaut contre le gang de Roubaix à la douzaine de combattants de l’EI d’aujourd’hui, Roubaix n’aura connu que quelques accalmies entre deux batailles. De Ben Laden à Bagdadhi, de quelle faute cette ville se serait-elle rendue coupable pour que les joueurs de flûte de l’islamisme lui enlèvent deux générations d’enfants ?

Amine a vu partir sa sœur de 20 ans, un matin d’août « je vais au marché » lui a-t-elle dit. Il ne l’a plus revue, elle est aujourd’hui en Syrie où elle a épousé un combattant dont elle a eu un enfant. Amine a un an d’écart avec sa sœur, une relation fusionnelle qui a été brutalement interrompue, la résilience vitale et fascinante d’un jeune homme de 19 ans et qui a dû se poser sincèrement la question de la « radicalisation », plus sincèrement que tout ce que j’ai pu entendre jusque-là. Une profonde douleur, compensée par une colère contenue, des études de droit lui ont sans doute permis de poser des mots qu’il a soigneusement choisis, d’établir un diagnostic qui rejoint celui des spécialistes les plus avertis que j’ai pu rencontrer, il propose des pistes, des idées, aussi peu spectaculaires que pertinentes pour lutter efficacement contre la radicalisation.

C’est une amie sympathisante de LaïcArt sur Facebook qui m’a alerté sur le billet de blog d’Amine, son 2ème article qui allait cinq jours plus tard lui permettre de discuter avec le Premier ministre Manuel Valls. J’ai envoyé un message au jeune homme en commentaire de son blog, il m’a immédiatement répondu en me donnant son numéro de téléphone. Au bout d’une heure et demie de conversation, je lui achetais un billet de train pour Paris : « Manuel Valls sera à la réunion du Sursaut, je ferai de mon mieux pour faire en sorte que tu lui parles ». À ma surprise, il n’a pas eu la moindre hésitation.

Amine est allé de lui-même vers les organisateurs de l’événement « Le Sursaut » pour leur raconter son histoire et leur expliquer pourquoi il « devait rencontrer le Premier ministre ». Des organisateurs parfois à peine plus vieux que lui et qui ont été touchés par son récit, ils lui ont imprimé un badge invité pour qu’il puisse être présent au cocktail de clôture en présence de Manuel Valls. Et quand Amine dit : « Asseyez-vous monsieur le Premier ministre, j’ai quelque chose d’important à vous dire », ce dernier fut instantanément encouragé par les mêmes organisateurs à prêter une oreille attentive à ses propos. Rendez-vous a été pris et le jeune homme sera prochainement contacté par le chef de cabinet du Premier ministre.

Puis le soir, nous sommes allés dîner à la Taverne, Place de la République, avec des gens que je ne connais que depuis 4 mois pour les plus « anciens ». Des personnes que je vois aujourd’hui une fois par semaine, et avec qui je discute tous les jours. C’est Mohamed qui nous a offert le déjeuner et Assia qui a héberge Amine et payé le dîner, ensuite nous nous sommes baladés au milieu de « La Nuit Debout », place de la République, avec Sémira, Assia, Haythem, Amine et moi. Puis ce matin notre nouveau camarade roubaisien a repris le train vers son terrain de combat et il sait maintenant qu’il peut compter sur nous : à Marseille, Nice, Aix-en-Provence, Lyon, Nîmes, Paris, Toulouse.

Le réseau LaïcArt a 4 mois et il fonctionne, il est opérant. Cette histoire, comme celle qui me lie à tous ces nouveaux compagnons aujourd’hui, c’est un peu d’espoir que nous arrachons de haute lutte à la fatalité.

Ahmed Meguini