J’ai reçu ce courrier qui m’a profondément bouleversé, avec l’autorisation de l’auteur j’ai voulu vous le partager. Depuis que j’ai décidé de m’exposer dans ce combat contre l’obscurantisme et pour la laïcité, ces témoignages d’amitiés, ces partages d’expériences, ces rencontres de destin à destin sont devenus la source de ma volonté.

Bonjour Ahmed.

Je suis fier de faire partie de tes “amis” FB.

J’espère te rencontrer un de ces jours de visu, mais j’ai l’impression de te connaître. De t’avoir toujours connu, apprécié et aimé comme un ami, comme un frère en humanité.

Ça c’est dit…

Laisse-moi si tu le veux bien te raconter mon histoire.

Je suis métisse, Karim Dubois est mon vrai nom et non pas un pseudo comme beaucoup le pensent … (à croire que le métissage n’est encore vraiment dans les mœurs …)
Ma grand-mère maternelle a fuit l’Algérie (la Kabylie pour être précis) avec ma mère (plus jeune qu’elle de 14 ans) sous le bras suite à un mariage forcé. Pour fuir l’islamisme qui arrivait à grand pas avec les “professeurs” égyptiens, pour fuir les oncles qui commençaient à tabasser ce qui ne rentrait pas dans le Moule.
Son époux alors l’avait suivi, elle avait eu de la chance dans son malheur l’homme qui lui avait été choisi s’est avéré être un homme bon. Mais fragile. Accident de la circulation.
Elle s’est alors retrouvée veuve avec deux enfants. Ma mère et son petit frère.
Aides de la Cimade, foyers, citées d’urgence, la galère …
Mais elle a fait le pari de la France. Elle a interdit à ses enfants de parler arabe. Les a poussé autant que faire se peut vers son nouveau pays. L’Algérie n’a dès lors plus été “le pays” comme tu le dis si bien dans ta “règle du jeu”.
Elle a néanmoins aussi été résistante car avait une conscience politique, a passé des armes dans le métro parisien destinées à la résistance du FFS.
Ma mère se souvient de réunions clandestines avec Aït Ahmed …
Elle vis aujourd’hui une retraite paisible avec ses deux chats en Province.

Ma mère s’est donc “naturellement” assimilée en tant que française, et a pris exclusivement comme siennes ses valeurs. Liberté, Égalité, Fraternité, Laïcité.
Et l’athéisme (aujourd’hui au crépuscule de leur vie elle dit agnosticisme) de surcroît …

Mai 68, les “communautés” baba-cool, Pink-Floyd, et la rencontre avec mon père.

Feu mon grand-père paternel paysan tourangeaux quant à lui est un rescapé des camps. Il a combattu les nazis et s’est fait prendre sur le front. Il a été sauvé à quelques jours près par l’armée rouge.
Ce qui l’a laissé redevable et donc communiste (pour simplifier)
Pas bouffeur de curé quand même car dans le village la vie (et la mort) est rythmée par les rassemblements à l’église mais quand même un peu …
Ma grand-mère elle était croyante mais pas bigotte.

Mon père est donc né les pieds dans la bouse, est monté à Paris avec son Certif, a commencé aux fonderies Citroën, a terminé sa carrière cadre sup’ dans une multinationale d’assurances. Une success story d’un self-made man comme on n’en fait plus.

Durant sa jeunesse il a été Trotskiste, a cotoyé bon nombre des pseudonymes connus encore à ce jour (Lambert, etc.)
Mai 68 sur les barricades, pas avec les étudiants mais avec les travailleurs immigrés des fonderies.

Rencontre avec ma mère. Un beau mariage laïc (7 confessions), une fille et un fils.

On a été élevés ma grande-sœur, et moi donc dans le triptyque républicain, le respect, et la culture.

On a hérité ma sœur et moi des vieux Hara-Kiri, des vieux Charlie, et des vieux albums de Reiser, Wolinski, Cabu, de notre papa.
Quel bonheur ! Quelle fraîcheur ! Quelle Liberté !

Alors on a repris le flambeau. Chacun dans son style.
Ma grande-sœur est devenu Capitaine de Police, alors qu’on était “allergiques” aux uniformes ! C’est l’une de nos plus grandes fiertés que lorsqu’elle a défilé sur les Champs le 14 Juillet.

Quant à moi je suis passé par de nombreuses cases, révolutionnaire (leader des manifs anti Juppé), artiste (15 années de piano au conservatoire), décadent (après le conservatoire, de nombreuses expériences de musiques actuelles avec comme leitmotiv : sex, drug & Rocknroll), repenti (suite à 24 heures en GAV), ascète (après mon départ à Paris pour bosser durant 5 ans de nuit dans la restauration dans le triangle d’Or Parisien), puis épanoui désormais avec ma fille pour seul phare.

Tout pourrait aller pour le mieux sauf qu’en Janvier 2015, ils ont décimé Charlie.

Je me souviendrai de ce jour comme du 11 Septembre. Tout, l’heure, ou je me trouvais, le costume que je portais, mon poids sur le fauteuil, la couleur du ciel, l’odeur de l’air, la nausée qui m’avait alors envahi.
Ils avaient tué Cabu, l’homme le plus gentil de la Terre, mon enfance, Récré A2.
Ils avaient tué Wolinski, un véritable génie; un grand-père.
Ils avaient tué Charb ! LE Charb ! Notre Charb …
Ils avaient tué Oncle B. L’un de mes “frères”.
Et tous les autres …

Et depuis cela ne s’arrange guère …

L’incompétence des politiques mise à nue, leur opportunisme et leur degueulasserie pour certains. La peste brune qui monte.
Des plus en plus de voiles, de barbes, comme autant de violences visuelles qui me giflent à chaque fois, comme une message subliminal “je vaux mieux que toi mécréant”, alors que mes ancêtres se sont battues pour l’enlever.

Mon épouse, d’origine noire Africaine mais dont les parents se sont moins intégrés … pas du tout la même histoire.
Me suis rendu compte en définitive qu’elle n’était pas du tout Charlie, son frère désormais complotiste assumé et fan de Dieudo. Sa mère qui désormais se recouvre la tête …
Ils avaient bien caché leur jeu en fait. Aujourd’hui les masques sont tombés et ils ont choisi leur camp. On va se séparer.
J’essaierai de sauver ma fille de ce cauchemar… par l’éducation, par la culture.

Alors je leur en veut à mort à tous ces fous de Dieu. Ils cherchent à détruire mon pays, ils ont tué mes héros, mon mariage peut-être le futur de mon enfant.

Et toi tu es là. Un bouffée de fraîcheur dans ce monde. Du courage à la pelle et une vision acerbe et forte.
Continue, ne lâche rien, fait gaffe aux cons.

Et encore merci. On a besoin de ton combat.

Karim