L’amie d’enfance de ma mère était arménienne. Ses parents avaient fui l’Anatolie quand leur village chrétien avait été détruit et ses habitants massacrés.
Ma mère et son amie ont fait leur scolarité ensemble et sont même décédées à quelques mois d’intervalle.
Quand cette amie venait nous voir, elle nous offrait des bouquets de trois roses minuscules de son jardin, enveloppées de feuilles de rhubarbe aux tiges d’un rouge éclatant puis elle venait me parler. Elle avait besoin d’une oreille attentive et j’étais flattée de son attention. Elle avait épousé un instituteur laïque, style hussard noir de la république alors que c’était totalement obsolète à cette époque où la laïcité était installée dans les esprits. Il me terrifiait.
Il terrifiait aussi ses enfants, que je n’aimais pas pour autant.
Elle me racontait que c’était toujours difficile d’être une étrangère. « Un étranger a toujours tort ». Mais qu’elle l’acceptait parce qu’elle se sentait en sécurité en France. « Ici, on ne te demande pas ta religion. Ici, tu peux épouser qui tu veux ».
Je ne comprenais pas (à quoi bon épouser qui on voulait si c’est pour se marier avec cet ours grognon?).
Ici elle avait pu aller jouer chez ma mère toute son enfance et ma mère allait chez elle aussi. Les voisins n’avaient rien dit. Et ici, elle avait pu aller à l’école, la même que tout le monde et ses enfants aussi. Et ça non plus je ne comprenais pas. C’est évident, non? Mais j’aimais écouter, c’était étrange.

Des années plus tard, elle a pu retourner en famille en Arménie, voir -je crois- ceux qui avaient survécus sur place et ceux qui y étaient revenus.
A son retour, pour pouvoir parler tranquillement, nous sommes allées à la plage.
« C’est bien disait-elle d’être française, j’ai pu aller partout.
Ma famille là-bas ne comprend pas mon mariage. Avec un français. Ils me disent que j’ai perdu mes ancêtres.
Ils m’ont demandé: « tu parles directement aux français? Et tu votes? » J’ai dis oui, mais dans leur tête je vote pour la communauté arménienne uniquement. »

C’est la première fois que j’entendais ce mot de « communauté » dans ce sens là. Distraite, j’ai cessé d’écouter et j’ai oublié des pans de conversation. J’ai oublié! Je voudrais vraiment pouvoir y revenir pour écouter plus sérieusement!

Vers le soir, elle continuait : « C’est vrai que là-bas ma famille ne comprend pas. Je n’arrive pas à leur expliquer. Ils m’ont demandé si je suivais ma religion ou celle de mon mari. Tu comprends qu’il ne supportait pas ce genre de question. Il ne supportait plus cette religion partout.
Ils ont demandé si les enfants étaient français ou arméniens. Les enfants ont répondu « on s’en fout ». Bien sûr la famille là-bas était fâchée.
Je leur ai parlé de la maison que nous avons achetée. Ils m’ont dit « ah bon, les français ont mis les arméniens au bord de la mer? » J’ai expliqué, ils m’ont répondu « ah bon, tu vis seule parmi les français? ». Pour eux si on est « seule » (seule arménienne), on est en danger.
La plus vieille grand-tante a crié «Attention petite, tu vis comme les français, tu parles comme les français, fais attention, jeune sotte. Un jour cela les fâchera. »
Et là, je n’ai plus compris du tout. Plus du tout.
Elle l’a vu.
Elle ne m’a jamais dit « un jour tu comprendras ». Ni elle, ni moi, ni aucun adulte de cette époque, personne autour de nous n’aurait jamais imaginé que l’histoire nous renverrait dans un univers de conflits religieux cachant des conquêtes de pouvoir, une situation où on se mettrait à comprendre « des choses comme ça ».

Marie Clotilde