Notre génération a été volée de tout

La patrie, c’est le pays où on s’est dressé sur ses jambes pour la première fois, le pays c’est la langue dans laquelle on rêve, les trottoirs où on s’est écorché les genoux, le lieu où sont ensevelis les souvenirs douloureux, ces jardins où nos rires d’enfants résonnent à jamais. J’ai appris à marcher à Ferney-Voltaire, une ville qui par gratitude pour son illustre bienfaiteur, qui a eu le privilège de l’avoir à demeure, décidait de lui associer son nom. En asséchant les marais, nid des pires maladies, en construisant des dispensaires et en nourrissant une population malade et affaiblie, Voltaire arrachait Ferney aux ténèbres avant d’en extraire le reste de l’humanité, en lui offrant la liberté de penser, de croire en un Dieu sans être inféodé à ses représentants autoproclamés. J’allais à l’école Florian du nom de son neveu et comme tous les enfants, j’allais visiter son château, juste à côté du cimetière, là où repose aujourd’hui mon père Abdel Ouahab Meguini. Il y a un autre point commun entre mon père analphabète et Voltaire, l’homme de lettres : il s’est battu pour faire triompher une certaine idée de la France, avec noblesse et grandeur, sans jamais connaître ni gratitude ni honneur ; pire, sans ses protecteurs, la France avait choisi de l’envoyer vers une mort certaine. Quelques officiers, contre l’avis de Paris, avaient réussi à sauver une poignée de Harki, de frères d’armes. Mon père n’a jamais rien demandé, il est toujours resté fidèle à la France, il n’a jamais été amer, il acceptait son destin. Quand il est arrivé en France, il n’avait que son engagement dans l’armée pour document. Il n’était plus « Français musulman d’Algérie » et pas encore citoyen. Avec son lieutenant, il était logé dans l’arrière-boutique d’une banque privée parisienne, la banque Wormser qu’il ne quittait que pour acheter de la nourriture. Parfois le soir, les deux hommes étaient invités à dîner chez des officiers où ils racontaient leurs exploits de guerre, puis à la fin du repas, l’un des officiers ôtait son képi pour y déposer quelques billets et le faisait tourner autour de la table pour offrir à ces soldats, abandonnés par la politique, de quoi manger et rester propres. Je porte en moi cette histoire, cette méfiance, cette lucidité sur le monde politique. Comme mon père j’ai été militaire, moins longtemps mais suffisamment pour être définitivement inadapté au monde civil, un monde où l’honneur, la bravoure et le sens du devoir sont l’exception, quand la bassesse, le mensonge et la trahison sont là règle. Voilà ce dont souffre votre jeunesse qui n’a pas eu la chance de connaître un autre monde et qui a bien du mal à nommer son mal. Aujourd’hui devenir un adulte raisonnable, c’est être un traître à ses valeurs, à son éducation, au genre humain, ces tensions qui nous traversent nous rendent malades. Notre génération a été volée de tout, rien de ce que nous avons appris pour devenir des bonnes personnes n’est vrai. J’ai été élevé dans un monde qui m’a demandé d’accepter des règles pour le bien commun, or ces règles la machine n’a pas arrêté de les changer et si on peut toujours se soumettre à des règles, rien n’est prévu dans ma nature d’être humain pour admettre l’arbitraire. À ma puberté on m’a parlé du SIDA, quand j’ai eu l’âge de travailler on m’a expliqué le chômage et quand j’ai trouvé du travail, on a reculé sans cesse la possibilité d’une retraite. Si certains d’entre nous sont devenus des monstres, ils le doivent à la monstruosité du monde dont ils ont hérité de leur aînés, ils sont le prix à payer et, éternelle cocue, c’est encore ma génération qui paye.

Ahmed Meguini