J’ai croisé la route de Caro il y a douze ans, nous écrivions dans le mensuel TOC, je chroniquais le mouvement altermondialiste, Caroline parlait de laïcité et de fanatisme religieux. C’est avec elle que je suis allé au procès des caricatures en 2007. Au Palais de Justice, en attendant le début de l’audience, Caroline expliquait déjà la différence entre les incitations à la haine de Dieudonné et la caricature de toutes les religions par Charlie Hebdo. Elle expliquait ça à Dieudonné lui-même, qui non sans arrière-pensées était venu soutenir Charlie. Avec son livre La tentation obscurantiste, Caro faisait déjà l’éloge du blasphème quand les fanatiques n’avaient pas encore mis à exécution leur menace.

Mon premier contact avec la réalité du mois de janvier 2015, c’était aux obsèques de Wolinski. Quelques-uns des amis avec qui j’ai traversé ces dix dernières années étaient rassemblés au cimetière du Père Lachaise, en silence, comme un arrêt sur image. Je me souviens de Caroline Fourest et de Fiammetta Venner, Gaspard, Arnauld et les autres. Dans les semaines qui ont suivi, j’étais envahi par la colère et terrifié de ma propre violence, il y avait les somnifères qui ne faisaient plus dormir, l’alcool qui ne rendait plus gai et les cigarettes qu’on ne se souvient pas d’avoir fumées. On savait que les tenants du « faut pas jouer avec le feu » n’allaient pas tarder à arriver, nous n’imaginions pas qu’ils dégaineraient si vite. Je prends des nouvelles des amis, on me dit que Caro écrit. Elle a raison, s’il faut souffrir, autant écrire.

Un cheval sauvage

Il faut imaginer un cheval sauvage au galop en pleine nature. On entend au loin arriver le bruit sourd de ses sabots non ferrés, et au passage du cheval on sent en un souffle sa force nous traverser. Une vérité absolue, un éblouissement universel, rien n’est plus beau et plus légitime que ce cheval au galop qui s’éloigne déjà. Maintenant, il faut imaginer quatre millions de chevaux sauvages au galop, autant de crinières aux vents et quatre fois plus de sabots qui martèlent le sol dans le vacarme et la poussière, un roulement tonitruant qui se confond avec le tonnerre.

Quatre millions à être seuls, aussi, au milieu de millions d’autres solitudes j’étais Charlie et je me souviens que les autres aussi. L’espace d’une journée, nous avions su dire l’indicible de l’horreur qui venait de nous frapper et montrer ce qui d’ordinaire est invisible : une pulsation, le battement de cœur d’un peuple qui se souvient encore. Un peu comme ces tortues de mer qui sont capables de faire des milliers de kilomètres pour pondre à l’endroit où elles sont nées. Une mémoire gravée au plus profond de chacun et qui ressurgit instinctivement quand les fondements de notre « vivre ensemble » sont attaqués. « Nous », c’est tous ceux qui admirent et rêvent la France pour les valeurs qu’elle porte et les chances qu’elle offre, parce que pour la grande histoire, il faut aussi des êtres capables de grandeur, une bonne raison de ne pas désespérer de nous-mêmes, un cheval sauvage ou une tortue de mer.

Qui est Charlie ?

Lassana Batilly l’héroïque employé du magasin Hyper Cacher nous parlait d’universalisme en ces termes : « Je n’ai pas sauvé des Juifs, j’ai sauvé des hommes ». Il y avait aussi l’émotion du gars d’à côté, cet inconnu dans la manifestation qui est au bord des larmes, ce mec qu’on ne connait pas mais qu’on a envie de prendre dans ses bras comme un frère dans la peine. Tous ceux qui sont allés dans les manifestations « Je suis Charlie » se souviendront toute leur vie du sentiment de bienveillance et de fraternité qui traversait la foule. Le 11 janvier. C’était de l’amour. Ceux qui en disent autre chose n’y étaient pas, ou sont à plaindre. C’était il y a quelques mois, manifestement il n’est jamais trop tôt pour s’attaquer à un souvenir. Les tueurs avaient choisi de s’en prendre à des symboles de la France, nous en n’avons spontanément créé un nouveau : le 11 janvier. Sitôt érigé, une main d’œuvre gratuite, diversifiée et nombreuse s’attelle déjà à son déboulonnage. Pire, nous avons vu naître une sorte de révisionnisme du temps réel qui vient nous expliquer que ceux qui relativisent, qui parfois vont jusqu’à expliquer l’attentat comme une réponse légitime au blasphème, seraient les représentants des opprimés, comme le Pape qui compare les attentats de janvier à quelqu’un qui aurait insulté sa mère et à qui il faudrait répondre par un coup de poing. Quant à nous qui avons écouté notre cœur en nous rendant aux manifestations pour la liberté d’expression et contre l’antisémitisme, nous serions des bourgeois islamophobes.

Brouillard de guerre

« Brouillard de guerre » : une expression militaire qui désigne l’extrême confusion engendrée par une attaque surprise et l’absence d’informations sur les assaillants, sur leur nombre, leurs forces et leur position. Un moment critique où une armée entière peut être défaite sous l’effet de la panique. Tout le monde tire dans tous les sens, sans qu’aucune cible ne soit clairement identifiée, les premières victimes tombent, la poussière et la fumée réduisent la visibilité et la peur s’installe, annihilant toute volonté de combattre. La seule façon de survivre est de maintenir la cohésion pour résister à la peur en attendant d’identifier la provenance des tirs, d’établir un premier rapport sur l’état des forces en présence. Éloge du blasphème est le premier rapport rendu après l’attaque par une éclaireuse qui s’est portée volontaire pour ramper jusqu’aux tranchées adverses. Franchissant les barbelés des actions judiciaires en diffamation, ici un procès du Front National, là un autre intenté par des islamistes, molestée aussi par des Catholiques intégristes anti-Mariage pour tous, Caroline Fourest aura également à subir la farce médiatique de quelques pitres audiovisuels. La gravité fera son œuvre et la poussière retombera. Les chevaux arrêteront leur course et les tortues retrouveront leur plage de naissance. Alors seulement chacun pourra être comptable des actes des uns et des autres mais, en attendant que l’herbe repousse, il convient de se remettre au travail.

Ahmed Meguini

 

Peinture d’Eugène de Delacroix “Cheval effrayé par l’orage”