C’est Nadia, de la Brigade des mères, qui m’appelle hier soir pour me dire que la maman d’une jeune fille de 14 ans en fugue lui a demandé son aide. *Marie est dans la nature depuis un mois et demi, elle a été victime d’un viol, hospitalisée elle tente de se suicider, puis transférée vers un établissement psychiatrique d’où elle se défenestre du 3ème étage, sans trop de casse. À peine rétablie, son médecin, contre l’avis de sa maman, décide qu’elle est prête à quitter l’hôpital. Dès sa sortie elle fugue.

Aujourd’hui elle avait rendez-vous avec une de ses sœurs dans un café du 18ème arrondissement, Mathilde 30 ans, à bout de nerfs elle reçoit chaque parole de sa petite sœur comme on reçoit coup de poing. Je suis à côté, moi-même sidéré, j’ai l’impression d’être face à Iris dans Taxi driver, une enfant qui raconte son arrestation et son jugement pour trafic de stupéfiant, ses trois jours de garde-à-vue à la souricière du Tribunal de Grande Instance de Paris : « J’ai menti sur mon âge, j’ai dit que j’avais 19 ans, que je m’appelais Fatima et que j’étais SDF et c’est passé, j’ai pris un an avec sursis avec une injonction thérapeutique mais maintenant je suis clean ». Elle raconte ça comme si elle parlait de son diner de la veille. À ce moment, je me dis que j’ai bien fait d’appeler Sihem avant : « Ahmed si c’est une mineur en danger, tu es tenu d’avertir les autorités », alors j’appelle la police. Nous sommes sur le trottoir face au métro Barbès et quand les policiers l’entourent, je lui dis :

« c’est moi qui ai appelé la police, ta sœur n’y est pour rien, tu es en danger Marie ».

J’attends à l’extérieur du commissariat de la Goutte d’Or quand Mathilde la grande sœur de Marie m’appelle pour me dire que sa jeune sœur va être relâchée. Alors j’appelle à mon tour l’officier de permanence qui s’occupe du dossier, je lui redis tout ce que je sais, le trafic de stupéfiant, le fait qu’elle a été jugé comme majeure et sous une fausse identité, qu’elle vit chez des adultes, la réponse du policier m’a plongé dans un profond désarroi : « Pour nous, c’est une fugue, elle a été retrouvée, on la relâche. » Alors j’insiste, je lui demande d’en parler au Parquet, je lui dis que s’il la laisse partir sans un suivi social ou judicaire, elle retournera vivre avec ce Karim dont elle est amoureuse, que son espérance de vie s’en trouvera considérable réduite, je me suis employé à essayer de faire naître un sentiment de culpabilité avant de conclure par un « faites au mieux » porté par un reste d’espoir en l’humanité.

Finalement sa sœur aura obtenu que la police transfère la jeune fille dans l’unité psychiatrique de la Pitié Salpêtrière, le médecin se déclarera incapable lui aussi de lui venir en aide, il envoie Marie consulter un pédiatre dans un autre hôpital, où en ce moment même sa sœur attend une assistante sociale pour un éventuel placement en foyer ouvert d’où elle s’enfuira à nouveau. Nous essayons de protéger une enfant et nous n’avons pas trouvé d’État, personne pour nous aider à la sauver.

« Si c’était ma fille, je lui aurais cassé les deux jambes »

nous donne pour seul conseil un policier ou encore « Ramenez-là de force », quand ces mêmes policiers ont été légèrement blessés au moment de l’interpeller. Et puis après, cette maman qui a déjà perdu son mari comment fait-elle pour garder sa fille à la maison ? Aujourd’hui, j’ai essayé de sauver une enfant et je n’ai pas trouver la puissance protectrice de l’État, j’ai trouvé une machine administrative sans début ni fin ou une enfant en fugue est condamnée pour trafic de stupéfiants avant d’être relâchée, livrée à ses bourreaux, une machine ou un hôpital n’a rien à proposer à jeune fille de 14 ans qui a déjà fait deux tentatives de suicide. Une machine qui n’a rien à offrir aux petites gens parce que, nous le savons, si Marie avait été une fille de préfet ou de n’importe quel nanti, ses souffrances auraient été moindres. Sa famille n’a pas les réseaux alors elle parle à la machine et cette dernière lui répond comme une machine.

Ce soir, je suis aussi désemparée que Mathilde et sa maman, je ne sais plus quoi faire sinon écrire ce texte comme une bouteille à la mer, et espérer qu’un lecteur pourrait réussir là où j’ai échoué.

Ahmed Meguini

*Les prénoms ont été modifiés

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