Dimanche 22 mai, ce Voltaire des temps modernes, figure du monde intellectuel au Moyen-Orient, plusieurs fois condamné à mort et menacé pour oser défendre la laïcité est venu à Bruxelles à notre rencontre.

Il est très difficile pour moi, jeune Tunisien laïque et progressiste, de rester objectif en parlant de Dr. Sayyed Al-Qimni.

La lecture de ses livres représente un commun et une étape primordiale chez les jeunes progressistes du monde arabe dans leur long chemin vers la modernité et l’émancipation.

Malgré cette haute estime et un très fort sentiment de reconnaissance en Tunisie et plus largement dans le monde arabe, ce grand professeur égyptien est ignoré des lecteurs français pour n’avoir pu dépasser la barrière de la traduction.

Il m’a dit le 22 mai, à la conférence organisée par ADHOC à Bruxelles, qu’il pense que le combat pour les Lumières est achevé en Europe et en Occident, et qu’il écrit ses livres en arabe pour les arabophones qui ont un sérieux problème d’intégration dans la modernité et les valeurs universelles.

Le public français connait bien un Égyptien rétrograde qui s’appelle Tariq Ramadan. Les maisons d’éditions se bousculent pour publier ses livres contrairement à Sayyed Al-Qimni qui n’est jamais traduit.

J’ai donc souhaité présenter aux laïcs francophones ce grand monsieur, aujourd’hui septuagénaire, et dont l’héritage est déjà inestimable. En conscience, je sais qu’il est l’héritier des Lumières et un espoir, du Caire à Paris.

Ses oeuvres et sa méthode

Sayyed Al-Qimni a consacré sa vie à l’étude des sources de la religion musulmane et des religions monothéistes.

Son travail s’appuie de manière étonnante et en première intention sur des outils d’analyse inspirés du marxisme en analysant les moyens de production, les rapports de production, l’influence des conditions naturelles sur la pensée humaine et la sociologie dans la société arabe préislamique.

Il maitrise les outils de la religion comparée et il effectue littéralement une archéologie des textes arabes et islamiques.

Sayyed Al-Qimni utilise exclusivement des sources anciennes certifiées et acceptées par Al-Azhar, l’université islamique d’Égypte.
C’est sa technique pour se protéger des fatwas qui se sont succédées contre lui y compris celles d’Al-Qaïda en Mésopotamie en 2005. Le sort tragique de son collègue Faraj Fouda http://bit.ly/271DZmY, assassiné par des sympathisants des Frères musulmans l’a marqué.

Il a vu aussi le grand mufti de la mosquée Al-Azhar témoigner devant la justice et affirmer que Faraj Fouda mérite la mort, car il a quitté l’islam, légitimant le geste des assassins qui n’auraient en vérité fait qu’appliquer le verdict d’Allah, ce que selon lui, l’Etat égyptien aurait pu faire lui-même (Huit des treize accusés ont été acquittés. Plusieurs autres ont été relâchés en 2012 sur l’ordre du président membre des Frères musulmans Mohamed Morsi).

Sayyed Al-Qimni analyse donc l’islam par des paradigmes originaux, marxiste et laïque, en utilisant exclusivement les sources islamiques certifiées par al-Azhar (ce qui signifie qu’il n’a pas utilisé les sources islamiques chiites par exemple, et les contributions des orientalistes). Il a écrit plusieurs livres polémiques comme :

Les guerres de l’Etat du prophète [Mahomet], 1996

Il s’agit d’un livre écrit pendant la guerre de l’Etat égyptien contre le groupe terroriste Gamaa al-Islamiya (issue des Frères musulmans http://bit.ly/1OT0xQT). Il présente une étude historique des guerres faites par le prophète Mahomet après l’établissement de son Etat à Médine suite à son émigration de la Mecque après son échec face aux païens qui refusaient totalement la conversion à l’islam. Il analyse les causes, la fréquence des guerres (67 batailles au bout de 10 ans), l’intensité (extermination des juifs de Banu Qurayza http://bit.ly/21btR8g), les moyens, le discours guerrier, les techniques, les éléments de motivation… Son livre explique sans la moindre ambiguïté la genèse guerrière de l’islam à Médine après l’échec des méthodes pacifiques de conversion à la Mecque.

Cette œuvre s’intègre parfaitement dans la pensée de Sayyed Al-Qimni qui préconise un dépassement des dogmes religieux islamiques pour la création d’un Etat laïque, et d’un peuple capable d’agir de manière créative dans le monde, bien loin de ses actions sanguinaires actuelles.

Par ce livre, Sayyed Al-Qimni voulait profiter de l’état de choc général provoqué par les attentats barbares subis par le peuple égyptien, pour faire émerger une prise de conscience des origines du mal.

Il voulait mettre fin à l’enfumage exercé par Al-Azhar (représentant de l’islam officiel) en disant qu’il ne s’agit pas de l’islam et que ces terroristes n’ont pas compris les valeurs de la religion.

Le parti Hachimide, 1994

Un livre majeur de Dr. Sayyed Al-Qimni (vendu à 40.000 exemplaire avant le tirage ! )

Ce livre analyse la genèse de l’islam en donnant une réponse à la question suivante : est-ce que l’émergence de l’islam en Arabie était un évènement spontané ou un très long processus d’unification des tribus arabes dans un projet politique basé sur des fondements religieux ?

Al-Qimni commence par y analyser la structure sociale de l’Arabie avant l’islam, les conditions climatiques, les coutumes, la diversité religieuse, la structure tribale liée à un dieu, un ancêtre mythique ou un totem animal (d’où le tribut arabe Kalb (chien).

Il montre qu’un courant monothéiste a émergé bien avant l’islam par un arrière-grand-père de Mahomet lui-même et par l’effet des influences chrétiennes et juives. Et que certaines alliances commerciales entre tribus arabes ont commencé à émerger juste avant l’islam.

Le livre montre que la mentalité tribale des Arabes a bien façonné l’islam et que l’expansion de l’islam a permis à cette mentalité de s’exporter dans le monde entier.

Il démontre que l’islam n’était pour les Arabes qu’une sur-tribu, plus noble, qui a mis fin aux guerres entre les tribus pour le contrôle des ressources naturelles extrêmement rares.

Mais cette structure religieuse, la Oumma, ignore la notion de territoire et l’attachement à la terre, car les nomades n’ont pas de limites géographiques.

Ils ont une autre limite, Al Hima, qui signifie l’ensemble des terres protégés et contrôlées (sans présence physique) par la grande tribu. L’islam, cette nouvelle sur-tribu, a fait de la terre entière son Hima accordée par Allah, le nouveau chef tribal, aux membres de sa tribu, les croyants.

Il montre ensuite comment les branches de la tribu de Qoraych (la grande tribu de Mahomet) se sont comportées par rapport à l’action politico-religieuse de Mahomet.

Il démontre que subséquemment, la famille de Mahomet, les Hachimides, n’a pas pu garder le pouvoir après la mort de Mahomet car ses membres n’ont pas pu maitriser les anciennes structures tribales que leurs cousins les Omeyades avaient exploitées, pour créer leur premier royaume impérial.

Son combat

Sayyed Al-Qimni est le dernier à tenir un discours emprunt d’esprit populaire et social en Égypte.

Avec son style ironique inimitable, il dit les choses telles qu’elles sont, sans la moindre peur, et sans aucune complaisance avec la foule.

Ses difficultés ont commencé quand Al-Azhar a contraint l’Etat égyptien d’interdire son livre Dieu de ce temps (1997), car il présentait selon cette mouvance des idées blasphématoires.

Il a été interrogé par le Procureur de la haute sécurité d’Etat (نيابة أمن الدولة العليا) à la suite de ces accusations, dans le cadre d’une forme d’atteinte à la sécurité de l’Etat.

Il a malgré tout continué à dénoncer l’islamisation de l’Égypte, la montée en puissance du voile islamique et de la Burqa (il compare les femmes musulmanes voilées aux soldats de l’armée en uniforme), l’hystérie religieuse islamique qui touche tous les domaines de la vie (les banques, les médias, les films, le marketing…), et le terrorisme.

Sayyed Al-Qimni appelle à une révision complète du système et des manuels scolaires qui endoctrinent les jeunes et les transforment en bombes à retardement.

Il démontre que les illettrés égyptiens sont beaucoup plus rationnels et aptes à s’intégrer dans la modernité que les éduqués fanatisés par un système scolaire contrôlé par Al-Azhar.
Mais son ultime combat prend naissance après les attentats terroristes contre les hôtels à Taba en 2004.

Ce combat prend tout son sens dans un article intitulé C’est notre Égypte oh chiens de l’enfer, dans lequel il mène une charge impitoyable contre les terroristes, les spécialistes du blanchiment du terrorisme, et Al-Azhar.

Depuis, une fatwa universelle commande à tous les musulmans sur terre d’appliquer le jugement d’Allah et les commandements de Mahomet en égorgeant Sayyed Al-Qimni sur la place publique.

Al-Qaida en Irak a publié un communiqué qui indique que cinq de ses combattants vont le poursuivre pour le tuer jusqu’à la fin du monde.
Il a reçu en 2009 une récompense de l’Etat égyptien (20.000 €) grâce à l’appui du ministre de la Culture, Farouq Hosni (qui a subi lui-aussi des attaques farouches des islamistes après ses positions contre le voile, islamistes qui l’ont appelé le chien de la culture).

Mais c’était sans compter sur le prédicateur islamique Youssef Al-Badri, qui a déposé une plainte contre le ministre de la Culture en l’accusant de détournement de l’argent des musulmans pour le donner à un apostat.

Pour ne pas conclure

Sayyed Al-Qimni demeure l’homme de la polémique, le progressiste laïque intransigeant dans une société galvanisée par l’hystérie religieuse qui a détruit sa culture et sa beauté, et qui menace le monde entier par la terreur et la violence.

J’appelle l’Institut du monde arabe à traduire ses œuvres au lieu de gaspiller notre argent en aidant des organisations infiltrées par des islamistes. Ce serait si utile en Égypte… Comme en France !

Haythem Abdelmoula