Le grand frère des aînés, de ceux accablés d’être arrivés les premiers, un homme fait de tous les hommes, un citoyen qui a su garder le cœur de l’agneau et l’œil du berger. J’avais 25 ans quand je l’ai rencontré, il est instantanément devenu mon Amérique, mon nouveau monde, dans ses costumes à rayures il m’accueillait dans son jardin d’enfants pour grand, son aire de jeu du je, son agence d’archi, sa clinique de la ville où l’idée que le « un » peut beaucoup se mêle à l’infinie tendresse d’un homme au sommet de son art, pour un pays et son histoire, enraciné en lui-même, il habite les textes sacré des révolutionnaires, il est le lieu, il est le lien. De cette relation symbiotique à la France est née la jeunesse éternelle, la possibilité pour un corps de vieillir sans que jamais l’être ne renonce, sans sacrifice, toujours dans la joie, l’allégresse de l’instant et de ses merveilleuses opportunités. Un voyageur qui sillonne un monde en mutation et qui s’arrête ici et là, pour pousser des murs, ouvrir des fenêtres, fendre des bâtiments sur la ville pour libérer des habitants emmurés. Partout où on lui demanda, l’urbaniste prophétisa et l’architecte réalisa. Roland Castro est venu au monde en tant que citoyen déclassé, habillé par les autorités d’occupation de sa seule judaïté, ce futur grand Français fut trahi par décret avant d’avoir appris à marcher. C’est cette trahison originelle qui fait du fils de harki que je suis son frère jumeau, plus jeune de quelques secondes. L’amour éprouvé, celui des profondeurs et des sommets ne naît-il pas qu’après la blessure de l’abandon. Les cœurs maudits à ne jamais connaître la haine sont condamnés au bagne de l’invention, de la création, perpétuellement déportés vers l’horizon, un cœur si vaste, comme dans la chanson, qu’on y entre sans frapper, qu’on y entre sans raison.

« Il faut tout reconstruire » est un peu plus qu’une déclaration d’amour à la France, c’est un plan de sortie post-apocalyptique, la seule question qui se pose aujourd’hui est : combien de temps encore resterons-nous fascinés par le spectacle de notre propre défaite ? Parce que quand nous serons prêts, nous proclamerons la déclaration universelle des devoirs humains et du citoyen, nous abolirons l’ENA et les lieux de reproduction consanguine des élites. Nous mettrons à bas la technostructure, nous rétablirons l’amateurisme en politique, le vrai, celui des citoyens qui ont un vrai métier et qui le temps venu retourneront à leur charrue. Le temps venu nous créerons un Sénat philosophique chargé de travailler dans le temps long sur questions complexes telles que la bioéthique, pouvoir travailler sur des thèmes importants tel que la fin de vie sans être pris par l’immédiat d’une opinion volatile, produire une réflexion politique hors agenda électoral. Soustraire au marché l’éducation, l’eau, la santé, créer une agence publique du médicament. L’instauration d’un service civique garçon/fille obligatoire dès 18 ans ou encore une prestation de serment de laïcité dès sa majorité. Des propositions qui nous conduisent chacune vers plus de lien, plus de sens : mettre fin à nos relations diplomatiques avec les monarchies pétrolières, interdiction des Frères musulmans et de toutes les organisations sectaire de l’Islam politique telles que le Wahhâbisme et le Salafisme.

Il faut tout reconstruire est également un constat lucide sur plus de 30 ans de clientélisme et d’électoralisme, de toutes ces dérives qui nous conduisent aujourd’hui à une impasse sans précédent dans notre histoire. Des années 60 à aujourd’hui en passant par la marche des beurs, le mitterrandisme, les émeutes en banlieue, et Daech à présent. Pour autant ce livre n’est pas pessimiste, il nous ouvre la voie. Sommes-nous prêts ?

Ahmed Meguini