Un Mandela pour la France

Le Projet #LaïcArt rassemble la tribu de ceux qui n’en veulent pas. Nous avons décidé l’espoir et banni le défaitisme, nous avons préféré la création au cynisme, nous contrarions un pessimisme raisonnable en nous engageant à ne pas renoncer. Nous avons décidé d’être des auteurs avant de jouer les rôles que nous nous sommes écrits. Des inventeurs assez fous pour commettre de l’Histoire. Nous continuons à nous trouver : 145 inscrits depuis trois semaines, je sais que d’autres nous cherchent encore. J’en ai rencontré plusieurs et j’ai encore planifié quelques rendez-vous avec ceux qui ne se rendent jamais.

À peine prononcé, l’échafaudage de leurs angoisses – habilement maquillé en pensée – est déjà périmé. Incapables de domestiquer leurs peurs, plus obsolètes qu’un tweet vieux d’une heure, dépassés ils en ont perdu leur qualité

C’est la somme de ces folies porteuses des utopies d’aujourd’hui qui est déjà une vérité dans un monde qu’il nous reste à réinventer. Le travail des prophètes de l’Apocalypse est enfin terminé ; la prophétie réalisée les voici désormais désoeuvrés, réduits à chroniquer l’actualité, l’instantané d’un fait à qui l’on fait épouser d’hasardeuses causalités. Ils énoncent des vérités tout aussi dérangeantes qu’éphémères, tout va trop vite, et ils continuent à faire référence au temps long de l’Histoire d’un monde dont ils ont eux-mêmes annoncé la fin. À peine prononcé, l’échafaudage de leurs angoisses – habilement maquillé en pensée – est déjà périmé. Incapables de domestiquer leurs peurs, plus obsolètes qu’un tweet vieux d’une heure, dépassés ils en ont perdu leur qualité. L’exercice compétent de la prophétie qui annonce la fin du monde est par nature un contrat à durée déterminée.

Le réalisme est un masochisme

Nos penseurs partagent un mot qu’ils martèlent, et qui toujours annonce une vision catastrophique qui aurait échappé aux imbéciles, aux rêveurs qu’il faut tirer de leur sommeil : « Il faut être réaliste ! ». Le réalisme est un masochisme. La souffrance expiatoire fait oublier à ceux qui en jouissent sa raison d’être : l’amour et le pardon. Deux valeurs universelles qui se moquent bien Schengen, elles abolissent les frontières, autorisent la rédemption et fait hérésie l’idée même du repli. Une culture et des récits qui racontent l’exode, l’errance, le voyage et les persécutions. Imaginez que les apôtres du supplicié aient choisi l’enracinement plutôt que la marche à pied, l’identité plutôt que l’aventure et la conquête des cœurs et des esprits ? De quelle culture et de quelles racines les cassandres et leurs oripeaux faits de chaînes d’info, de brulots et d’outranciers éditos nous parleraient-ils aujourd’hui ? De quelle terre les tartuffes et leurs porte-drapeaux, qui tous haïssent ces autres presque autant qu’ils s’aiment eux même, pourraient-ils bien se revendiquer pour semer la haine et construire un chaos profitable si la Chrétienté s’était enracinée à Bethléem ?

Je suis un athée et pour être précis, j’admets que l’existence de Dieu est hautement improbable. J’admets également l’audace et l’avant-garde des premiers Chrétiens qui, au péril de leur vie, osèrent aimer leur prochain et pardonnèrent ceux qui les avaient offensés en les jetant aux lions. Ils étaient les fous qui construisaient par l’exemple, en inspirant par la noblesse de leurs sentiments, à en faire trembler la main du bourreau, une vérité implacable qui deviendra multimillénaire, un homme peut demander le pardon et un autre lui offrir le repentir.

Je crois qu’une pratique religieuse qui vous permet de picoler le sang du Christ et qui ne vous oblige pas à vous lever à l’aube pour faire la première des cinq prières de la journée a de bonnes chances de continuer à prospérer.

Je suis de gauche et je sais toujours ce que cela veut dire, mais pour le projet dans lequel nous nous engageons, cette information sur ma sensibilité politique est aussi capitale que ma pointure chaussure. Pour l’essentiel, le « vivre ensemble », ce n’est pas agréable ; le plus souvent c’est utile, c’est seulement quand il est réduit à sa tribu, à nos semblables, que parfois, cela peut-être un plaisir. Et c’est bien cette quête de la jouissance permanente qui nous engage sur la voie du tribalisme, d’une balkanisation culturelle et territoriale. La France est de culture et de tradition judéo-chrétienne, pourquoi enfoncer une porte ouverte ? Évidemment il faut lire en creux, la menace d’un « grand remplacement ». Pour ma part je crois à un darwinisme de la bonne idée. Je crois qu’une pratique religieuse qui vous permet de picoler le sang du Christ et qui ne vous oblige pas à vous lever à l’aube pour faire la première des cinq prières de la journée a de bonnes chances de continuer à prospérer. En France les églises font face à des bistrots, je ne vais pas vous refaire Don Camillo il suffit de voyager dans les villes et les villages pour constater que cet équilibre existe encore. Bien qu’en difficulté financière, le tôlier du débit de boisson fait plus recette que le curé de la paroisse d’en face, qui la messe dite, comme les autres, ira s’accouder au comptoir, boire un coup et mettre ça sur l’ardoise. J’ai plus souvent vu mon père au bistrot qu’à la mosquée et pour mes camarades issus de la même tribu, c’était pareil. Comme pour les Chrétiens, le prêche interminable qui nous raconte pourquoi on ira rôtir en enfer est nettement moins séduisant que le zinc, le ballon de rouge, la camaraderie et le coude qui dérape à la cinquième tournée. La bonne idée finit toujours par triompher malgré le talent de subversion prosélyte des bigots de tous bords, généralement plus intéressés par le pouvoir et la notabilité que par le salut notre âme.

Ils se sont émancipés du réel parce que celui-ci ne produit que des impossibles et ne se traduit jamais que par la violence pour la violence. Ils ont été capables d’aimer tout ce qu’ils ont eu à subir, ils ont fait le choix du destin.

C’est sur cette base que quelques personnes, ici deux avocats, réalisèrent l’impossible en libérant leur peuple de l’oppression. Ces deux hommes ont un autre point commun, ils ont eu une bonne idée : la non-violence pour l’un et le pardon pour l’autre. Mandela et Gandhi, à qui l’on peut associer le Dr King et le Général de Gaulle de la France Libre. Ils se sont émancipés du réel parce que celui-ci ne produit que des impossibles et ne se traduit jamais que par la violence pour la violence. Ils ont été capables d’aimer tout ce qu’ils ont eu à subir, ils ont fait le choix du destin. Ils n’auront pourtant chacun commis que très peu de choses : une idée, une parole sincère et inspirante, une éthique de l’espoir qui attiraient à eux plus de pratiquants que de croyants ; pour ces volontaires, l’action a presque toujours précédé la foi. Puis le moment venu, ces hommes décrétèrent la paix comme d’autres déclarent la guerre, et engagèrent leur peuple dans la reconstruction. Ils ont su donner du sens à l’effort et rendre les sacrifices plus supportables. Bien sûr, Gandhi n’a pas pu abolir les castes, et en Afrique du Sud, beaucoup des salauds de Blancs ont été remplacés par des salauds de Noirs. Martin Luther King fut assassiné par l’un de ceux qu’il voulait mettre sur le chemin de la fraternité et de l’égalité. Et le Général résistant devint un homme politique.

Le réveil sera difficile et douloureux et il faudra réapprendre à vivre avec ce nouveau corps. Ce qui sera pour nous un effort de reconstruction ne sera, pour ceux qui nous succéderont, rien d’autre qu’un paragraphe, peut-être une page de l’Histoire romanesque de la France éternelle.

« Il y a dans ce pays une fracture » : si ces mots de Jacques Chirac, prononcés en 1995, prêtent un peu à sourire aujourd’hui, je vais rester dans la métaphore pour y ajouter une grosse commotion cérébrale, une hémorragie interne et de possibles amputations. Il est urgent de quitter le camp du Bien, qui comme chacun le sait est toujours le sien. Stopper les hémorragies, faire baisser la pression, amputer quand c’est inévitable, et seulement une fois stable, sortir la France du coma artificiel dans laquelle nous l’avons plongée. Le réveil sera difficile et douloureux et il faudra réapprendre à vivre avec ce nouveau corps. Ce qui sera pour nous un effort de reconstruction ne sera, pour ceux qui nous succéderont, rien d’autre qu’un paragraphe, peut-être une page de l’Histoire romanesque de la France éternelle. Et ils apprendront ce que nous avons fait et ce que nous avons dit, et ils nous jugeront, comme aujourd’hui nous jugeons nous-mêmes le passé, avec tendresse et sévérité.

Ahmed Meguini